Tu es assis à l'arrière de la voiture, dans un demi-sommeil. Ce n'est pas vraiment du sommeil, tu es pleinement conscient, mais tu es déconnecté de ce qui se passe autour de toi. Tu es comme seul dans cette voiture. Pourtant si l'on se place d'un point de vue objectif, ce n'est pas le cas. Sur la nationale, la voiture roule, véloce. Le paysage défile, tu ne vois que de longs traits de lumière blanche, à travers la fenêtre. Mais tout d'un coup, l'image perd son flou, devient fixe. La voiture pile. Tu ignores pourquoi, et cela n'a pas d'importance. Tu peux maintenant voir les pins grandioses et la neige qui tapisse le sol. Il y a sûrement une raison à cet arrêt imprévu du véhicule, on ne s'arrête pas sans raison en pleine route, sur une route où il n'y a personne, personne à des kilomètres à la ronde. Mais tu ignores cette raison, et cela n'a pas d'importance.
Pendant un instant ton cerveau s'arrête de fonctionner, tu ne penses plus à rien. Quelques seconde. Quelques fractions de secondes. Et puis tu détaches ta ceinture, ouvre la portière et pars, pars en courant. A travers bois. Ce n'est pas évident, de courir dans la forêt, quand il y a une couche de neige d'un mètre de haut par dessus l'herbe, par dessus les buissons. Mais c'est tellement agréable de sentir la fraicheur de l'air dans tes poumons, l'humidité glaciale de la neige sur tes mains, sur ta peau à travers tes vêtements. Tu tombes, plusieurs fois. Mais tu te relèves, et tu traverses la forêt, jusqu'au lac. Il est gelé, gelé comme tous les lacs du grand Nord à cette période de l'année. Tu inspires, profondément. Observes l'immense étendue de la nature autour de toi. Où que tu regardes, tu ne peut voir aucune trace de l'existence de l'homme. Mais tu sais que derrière toi, derrière la colline, se trouve la nationale. Et que sur cette nationale est garée une voiture. Dans laquelle tu devrais être, mais dans laquelle tu n'es pas. La voiture n'a pas redémarré. Si cela avait été le cas, tu l'aurais entendue...l'air est tellement calme ici, que le bruit que fait une voiture qui roule porte loin, très loin, à plusieurs kilomètres à la ronde. Personne ne passe jamais sur cette nationale qui conduit au bout du pays si ce n'est au bout du monde, ou tout au plus douze voitures par jours. Silence, le silence est absolu dans cette vallée éclairée d'une lumière blanche. Tu inspires à plein poumons, tu fais quelques pas sur le lac. Sur la glace. Au début, tu as peur que tes cinquante kilos la fassent se briser, et puis tu prends confiance. Tu réalises que la couche de glace est surement très épaisse. Alors tu cours, pour le plaisir de courir. Tu exploses de rire, sans savoir pourquoi. Les autres doivent être entrain de te chercher, mais cela n'a plus aucune importance. Tu t'allonges sur la glace, bras et jambes écartés. L'immensité de la nature t'émerveilles. Un instant tes yeux observent le bleu profond du ciel. D'une pureté incroyable. A tel point que tu doutes qu'on en trouve une semblable ailleurs. Puis tu fermes les yeux. Allongé en pleine nature, détaché de tous les problèmes humains, sans souci aucun de ce qui se passera après ce moment. Soupir. Tu voudrais pouvoir rester comme ça longtemps, très longtemps. Et pour la première fois depuis plusieurs semaines, tu t'endors sans faire le moindre effort, sans même t'en rendre compte. L'air froid rentre et sors de tes poumons, t'épure à l'intérieur. Le silence ambiant te pénètre de tous côtés. Traverse chaque pore de ta peau. La nature devient toi, tu devient la nature. Pour la première fois tu atteins cet état particulier appelé " synesthésie ".
Déposer sur ce lac gelé un piano à queue, et y jouer la Fantaisie en Ré mineur de Mozart...cette idée s'est s'immisce dans ton esprit, pour ne plus en sortir...l'acoustique serait merveilleuse, ce serait artistiquement fascinant. Briser ce silence pendant quelques minutes, pour glisser un morceau dans l'air, le jouer avec ton c½ur. Offrir ce morceau en cadeau à la nature qui régit ces lieux. Ainsi tu pourrais à ton tour lui apporter quelque chose, et la rencontre serait alors réellement mutuelle, chacun aurait offert quelque chose à l'autre. Dans cet univers réel mais si décalé par rapport à celui de notre quotidien qu'il semble être l'objet d'un rêve, introduire un piano et y jouer un morceau renforcerait cet aspect quasi-surnaturel. La poésie du lieu serait, l'espace de quelques instant, renforcée..
La paix intérieure la plus absolue t'envahit, ton esprit se vide.
Tu dors mais tes sens sont éveillés, tu sens la brise glacée caresser ton visage, tes vêtements s'imprégner de l'humidité, le silence faire vibrer tes tympans tant il est profond, l'odeur de la neige et des buissons de bruyère chatouiller tes narines -car aussi surprenant soit-il, la neige a une odeur. Et puis cette lumière, magnifique, que tu n'as jamais vue ailleurs que là bas. Dans cet endroit où l'homme est absent et où tout respire l'harmonie, le calme, la sérénité. Cette harmonie ambiante atteint ton esprit, et en toi même tu te sens apaisé de tout, comme si maintenant que tu avais fait cette rencontre plus rien de grave ne pourrait t'arriver. Car cet instant passé au c½ur de cette vallée indomptée peut réellement être qualifié de rencontre entre toi et ce lieu magique qui t'as accueilli en son sein quelques heures durant.
Tu te lèves et lentement te diriges vers la nationale, où l'on t'attend pour repartir. Tu regrettes de quitter cet endroit où tu sais que tu ne reviendras plus, mais dans le fond cela n'a pas d'importance, car désormais il est profondément ancré dans tout ton être. Quelque chose a changé en toi, non pas dans ta nature profonde, mais...quelque chose, d'indescriptible. Tout en étant toujours toi tu n'es plus le même, et ne le seras plus jamais. Après une telle expérience...
I.